| Un berbère se définit par sa
langue. Un berbère, c’est un Amazigh, la langue berbère
c’est le Tamazight (au féminin en version originale).
Mais quand un berbère en apostrophe un autre, il va l’appeler
« oh, Tamazight », ce qu’on pourrait traduire par
« Oh, toi qui parle la même langue que moi ». Tant
la langue est au cœur de l’identité berbère.
Et cette langue est une survivante, quasi une miraculée,
un parler non-écrit pendant des siècles, réprimé,
considéré comme un mauvais langage, celui du quotidien,
du populaire, par opposition à la belle langue littéraire,
ou la langue sacrée du Coran. C’est aussi une langue
réprimée pour des raisons politiques, parce qu’elle
est le porte-parole d’une revendication identitaire, celle
des peuples berbères.
Et pourtant le berbère se parle toujours,
malgré la réduction des « poches » berbérophones,
malgré l’absence de grammaire codifiée, malgré
l’absence de dictionnaire moderne et complet, malgré
les divergence de ses dialectes dont seul le kabyle a été
réellement recensé par Charles de Foucauld, malgré
l’obligation de parler d’autres langues pour travailler,
pour prier, pour réussir, malgré les décrets
interdisant son usage, sa transcription, malgré l’enfermement
de ceux qui sont uniquement berbérophones dans un ghetto
souvent misérable, le berbère se parle, se chante,
se rime toujours. Il commence à s’écrire,
il se trouve sur le net, il commence à s’apprendre
à l’école, à s’entendre à
la télévision.
Pour comprendre le miracle que représente
cette survie et cette vitalité de la langue, il suffit
de comparer avec la mort des langues régionales en France.
En Afrique du Nord, un enfant berbérophone apprend sa langue
maternelle, comme tous les enfants, au berceau, et il ne parle
souvent que berbère dans sa famille. Puis entre 4 et 6
ans, c’est la rupture, la première école,
la coranique, celle du fquih où on lui fait apprendre les
versets du Coran par cœur. De l’arabe, et de l’arabe
classique, celui qui n’a pas évolué depuis
sa codification, à la fin du VIII° siècle. Une
langue aujourd’hui tellement difficile que bien peu la parlent,
une langue figée dont la grammaire est une suite d’exceptions.
Pour reprendre notre comparaison, il faudrait donc imaginer un
petit enfant breton, ou marseillais, parlant le celte ou le provençal,
et envoyé à l’école pour apprendre
à lire, à écrire et à réciter
par cœur en ancien latin.
Et pire encore, car au moins notre petit écolier pourrait
écrire son provençal, son breton, et se faire un
dictionnaire entre sa langue et le latin. Mais le berbère
ne s’écrit pas.
Notre écolier grandit, et il entre à
l’école où il va apprendre l’arabe classique,
celui qui se parle tous les jours en Arabie Saoudite, par exemple,
enfin presque (car là bas aussi il y a du dialectal). Et
il sort dans la rue, il va par exemple acheter des bonbons, ou
chez le médecin. Et là il va devoir parler arabe.
Mais attention, pas l’arabe qu’il apprend à
l’école, celui que tout le monde parle dans la rue,
l’arabe populaire et quotidien, presque une autre langue,
qu’on appelle au Maroc la darija.
Donc notre écolier breton, qui a appris à lire en
latin se retrouve confrontés à des gens qui parlent
français autour de lui.
Mais là encore, cette darija ne s’écrit pas.
Parce que cela ne se fait pas, parce que ce n’est pas de
l’arabe.
Par exemple, le chiffre deux se dit en arabe classique «
itnaïn » et en darija « jouge ». Mais il
s’écrit toujours de la même manière.
Notre écolier, voyant le prix des figues de barbarie, à
2 dirhams, le « lira » « jouge dirham »
mais, voyant le nom de la mosquée Hassan II, le lira «
Hassan el Itnaïn » par respect. Or derrière,
c’est exactement la même graphie…
Pour continuer, il regarde la télévision, et voit
des films égyptiens, dont l’arabe est différent
de sa darija. Un peu à mi chemin, entre le classique et
sa propre deuxième langue, comme l’italien est entre
le français et le latin.
Les choses ne sont déjà pas si
simples, mais vers 9 ou 10 ans, il va commencer à apprendre
le français, puis un ou deux ans plus tard l’anglais,
qui, eux, s’écrivent, mais dans un alphabet différent.
Or la différence entre l’alphabet
latin et l’alphabet arabe est assez importante. L’alphabet
arabe n’est pas syllabaire, c’est un « abjad
» où seules les consonnes et les voyelles longues
s’écrivent (sachant que la même voyelle longue
peut être en réalité articulée «
a », « i » ou « ou ») et de plus
les lettres changent de forme selon leur place dans le mot et
selon les combinaisons. Comme en hébreu, la vocalisation,
ou inscription de signes supplémentaires pour fixer les
voyelles existe pour les textes sacrés, mais est totalement
absente dans les textes quotidiens, journaux, etc….
Et pendant tout ce temps, personne n’apprend
le berbère à notre écolier. Il n’a
aucune pression pour continuer à le parler, parfois même
au contraire. Il doit pratiquer l’arabe classique, le français,
l’anglais et avoir des bons résultats. Au Maroc,
le français est la deuxième langue officielle…
Il doit dans la rue pratiquer aussi la darija. Et notre écolier
arrive à jouer avec tout cela, n’abandonne rien,
continue à parler le berbère….
En France, il a suffit d’un siècle
d’école centralisatrice de la République pour
que les langues autres disparaissent, et le nombre de vrais locuteurs
du basque ou du breton est ridiculement bas.
Mais le berbère a survécu, dans
des conditions encore pire. Même si la situation au Maroc
n’a jamais atteint les paroxysmes de l’Algérie,
berbéritude et insoumission se sont souvent conjuguées.
Il était – il est encore – interdit de donner
un prénom berbère à un enfant, par exemple.
La situation change, au Maroc, et le berbère prend peu
à peu droit de cité. Enseigné à l’école,
à tous les enfants (berbérophones ou arabophones),
parlé à la télévision, où tous
les jours des informations sont diffusées en berbère,
et même enseigné sur la chaine 2M qui diffuse une
courte quotidienne à ce sujet, promu par un organisme officiel,
l’Institut Royal de la Culture Amazigh, le berbère
se ré-installe comme une langue.
Une langue qui entre dans la modernité, dispose aujourd’hui
d’un clavier configuré, d’un codage UTF, de
polices de caractères… Vous pouvez allez voir dans
nos liens des adresses pour en savoir plus.
Alors qu’est-ce que le berbère ?
Une langue sémite, au même titre que l’arabe
et l’hébreu, dont l’origine exacte se perd,
comme le peuplement berbère de l’Afrique du Nord,
dans les temps proto-historique. Une langue à laquelle
est apparenté le ganche (langue morte autrefois parlée
dans les Canaries), et dont le territoire s’étend
du nord du Maroc à des oasis égyptiennes à
l’est, et à quelques poches du Burkina Faso pour
aller tout au sud.
Le Maroc est sans doute le plus berbérophone
de tous les pays, avec une estimation allant entre 40 et 60% de
la population qui parle le berbère, réparti entre
plusieurs dialectes, le rifain ou tarifit au nord, le braber ou
tamazight dans le Haut et Moyen Atlas, au centre du pays, le chleuh,
ou tachelhit, dans le Haut et l’Anti Atlas, et le zénète,
près de la frontière algérienne.
On estime que 25 à 35% de la population algérienne
parle le berbère (essentiellement le kabyle, 4 millions
de locuteurs, et le chaoui, 2 millions de locuteurs). En Tunisie,
le berbère se parle surout au Sud. En Lybie, environ 20%
de la population parle le nefoussa, le touareg, ou tamasheq, parlé
dans tout le sud saharien, Mali, Niger, Burkina Faso et Mauritanie.
Il s’agit là réellement de
dialectes, et la proximité géographique facilite
la compréhension mutuelle. Un Amazigh et un Chleuh n’auront
aucun problème à se comprendre, ce sera plus difficile
entre un Kabyle et un Touareg. Mais le cœur de la langue
reste identique, au-delà des variations de vocabulaire
et de prononciation. Une langue différente de l’arabe,
même si certains mécanismes (comme la modification
des mots en début et en fin, seul le radical central restant
constant) sont communs à l’arabe, même si le
vocabulaire s’est mélangé inextricablement.
Beaucoup de phrases sont un mélange de mots berbères
et de mots arabes… et de mots français, pour tout
le vocabulaire moderne, les techniques, la voiture, les instruments
de cuisine. Pourtant, après quelques semaines, l’oreille
fait la différence, même si on ne comprend pas les
mots, et la musique et les sons mêmes de ces deux langues
sont différents.
Une langue qui s’écrit aujourd’hui.
Mais comment ? En caractères arabes, en caractères
français, en caractères berbères, les tifinaghs,
utilisés déjà il y a 2.500 ans avant de tomber
en désuétude ? Et quelle version des tifinaghs ?
La traditionnelle, celle des Touaregs, qui utilisent un véritable
abjad (alphabet sans voyelles), ou par exemple la transcription
officielle au Maroc, dite néo-tifinagh, qui inclut des
voyelles ?
Au-delà des querelles linguistiques souvent teintées
de revendications politiques, qu’on peut trouver sur certains
forums berbères (la « logique » de la langue
est-elle plus proche de l’arabe [sous-entendu de l’oppresseur]
ou des langues latines [sous-entendu du colonisateur] ?), la question
s’est résolue peu à peu de façon pratique.
L’arabe ne servant qu’à écrire l’arabe
classique – et même pas la darija – il ne peut
être utilisé pour le berbère. A l’époque
où l’utilisation des tifinaghs était interdite,
on s’est tourné vers l’alphabet latin, dont
l’insuffisance a rendre toutes les particularités
de la langue est devenu très vite une évidence.
Les différentes versions des transcriptions en néo-tifinaghs
permettent aujourd’hui de transcrire ces spécificités
et d’éviter les ambigüités d’une
notation purement consonantique (et accessoirement de faciliter
l’apprentissage de la langue par les européens).
Quand vous vous promènerez au Maroc, vous
parlerez Berbère sans le savoir. Noms de lieux, de villages
sont le plus souvent berbères. Il faut savoir par exemple
que le féminin d’un mot se forme toujours en ajoutant
un T au début et à la fin du radical. Taznaght,
Taddart, Taroudant, Tiznit… Noms berbères qui parsèment
la carte du Maroc, noms très souvent liés à
la nature, le figuier, l’arbre, le puits….
Vous parlez aussi berbère, ou plutôt vos grands-parents
parlaient berbère quand ils traitaient un allemand de schleuh….
Car les soldats français qui traînaient leur guêtres
dans la poussière de la Hamada à la poursuite des
nomades insoumis trouvaient leur langage incompréhensible…
tout autant que celui des soldats allemands qu’ils affrontèrent
quelques années plus tard dans les tranchées, et
qu’ils surnommèrent comme les tribus berbères.
Enfin certains mots, comme « Azur » viennent du berbère.
Mrehba bikoum Mizgarne… Vous êtes
les bienvenus à Mezgarne.
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