| Y a-t-il une différence entre la place
d’une femme dans la société berbère,
dans la société marocaine, dans la société
musulmane ? Sans doute, ou plutôt un ensemble de différences,
certaines positives, d’autres négatives. Il est sans
doute impossible de dire s’il fait meilleure être
une marocaine d’origine berbère ou arabe, ou une
algérienne…. Mais c’est aux femmes, et à
leur tenue, par exemple, que le touriste pourra reconnaître
les quelques villages arabes disséminés dans le
pays berbère.
A ces femmes, qui soudainement sont engoncées
dans de lourds voiles noirs, qui ne laissent plus rien passer,
certaines même portent des gants. Quel contraste avec les
voiles colorés, soit noirs brodés de laines vives,
soit simplement rouges, jaunes, verts….
Une femme berbère a la tête couverte,
elle est vêtue décemment de longues jupes, mais elle
ne se cache pas le visage .
A l’exception, peut être des femmes d’Essaouira.
Mais là, c’est sans doute l’histoire qui parle,
et les nombreux rapts autrefois de ces filles renommées
pour leur beauté, qui allaient peupler les harems de Fès
et Marrakech. Et d’ailleurs, en ces temps là, il
y avait plus de juifs et d’étrangers que de marocains
à Essaouira….
D’ailleurs, dans la société rurale, le voile
a plus une connotation coutumière que religieuse. Il n’est
pas le tissu cachant la femme en dehors de sa famille et qu’on
enlève aussitôt dans le cercle familial, comme cela
se produit dans d’autres pays musulmans. Il est l’instrument
d’une pudeur dont on retrouve l’équivalent
chez l’homme (et d’ailleurs à l’extrême
chez les Touaregs, dont les femmes sont légèrement
voilées, alors que l’homme gardera son lourd voile,
par respect, mangeant même derrière son chêche,
pour ne pas dévoiler sa bouche), et élément
de statut. Les jeunes filles portent des foulards indifférenciés,
comme ceux que l’on voit en France, mais aussitôt
mariées, elles portent fièrement les « zif
» bariolés qui leur étaient précédemment
interdit.
Il faut imaginer le champ de coquelicots étincelants
que peut être une réunion de femmes dans la vallée
du Draa, qui entrent les unes après les autres couvertes
d’une longue cotonnade noire brodée, et laissent
ensuite voir des robes de couleurs claires, et des foulards rouges,
rouges et jaunes, rouges et verts, des serre-tête brodés,
des pendeloques en argent….
Une femme berbère peut aller au marché
vendre les produits de son potager, de son élevage.
A l’exception peut être des Rifaines, enfermées
chez elles, à tel point qu’elles ne vont pas au hammam
public. Mais là, c’est sans doute l’histoire
qui parle, et la protection contre la piraterie en Méditerranée.
De tradition, les berbères sont plutôt
peu polygames. Et de moins en moins, avec l’impact du nouveau
code de la famille, qui permet à la femme de demander un
divorce avantageux pour elle si son mari veut lui imposer une
deuxième épouse. Mais c’est un peuple d’amoureux.
D’ailleurs les malheureux fiancés d’Imilchil
sont un couple berbère. Et c’est à cause d’eux,
ou grâce à eux, que chaque année, pendant
les trois jours de ce moussem, filles et garçons peuvent
se choisir librement, et s’épouser comme ils l’entendent,
faisant fi des projets de mariage arrangés… si ils
ne s’inclinent pas, par respect, devant la volonté
de leurs parents.
De tradition, un berbère ne bat pas sa
femme. C’est d’ailleurs pour les Touaregs une grande
honte que de se laisser aller à de telles extrémités,
et c’est le mari coléreux qui sera regardé
de travers, parce que ne sachant pas se contenir.
L’homme et la femme ont des sphères
assez séparées, et les deux sexes se mélangent
peu, même dans le cadre familial. Mariée jeune, à
25 ans on commence à être une vieille fille (et en
quoi cela est-il différent de la France d’il y a
50 ans ?), très tôt mère de famille nombreuse,
la femme berbère évolue dans un gynécée
riant et volubile où les hommes ont parfois un peu peur
de mettre le pied. A chaque instant de libre, les rires fusent,
les chants commencent, rythmé par un simple verre à
thé sur un plateau de fer, ou le manche d’un couteau
sur la table. Elles parlent fort, s’interpellent, les bébés
dorment dans ce vacarme, et les hommes, prudents, pensent que
leurs femmes sont trop exubérantes pour eux. Ils ont raison,
d’ailleurs. Les conversations des femmes entre elles ont
parfois un cru qui ferait rougir plus d’une Européenne.
La belle-mère règne en maîtresse
sur le douar, et encadre d’une main ferme mari, fils, belles-filles
et petits-enfants, et malheur à celui ou celle qui n’exécuterait
pas sa volonté immédiatement.
Mais son pouvoir s’arrête à
la porte de la maison familiale. Elle ne participe pas à
la gestion des affaires de la famille, seulement à celle
de son bien propre, cette dot qu’elle a reçue par
contrat de mariage, et les biens hérités de sa famille.
Il règne au Maroc un régime de stricte séparation
des biens, et la femme ne pourra jamais être dépossédée
de ce qu’elle a.
Mais… mais l’homme est le chef de famille, et il peut
– ou plutôt pouvait, avant la nouvelle moudawana (code
des familles), l’empêcher de faire un investissement
ou une dépense jugée peu raisonnable. L’argent
était alors bloqué, inaccessible à l’homme
comme à la femme.
D’ailleurs, la femme hérite moins que ses frères,
légalement la part d’un homme est le double de celle
d’une femme.
Quand elle hérite, d’ailleurs, les femmes kabyles
étant par exemple interdites d’héritage.
Dans ces conditions, la « richesse » de la femme reste
toute relative, et bien inférieure à celle de l’homme,
qui hérite, qui travaille, et qui dispose de son argent
sans avoir besoin de l’accord de sa femme….
Comme l’homme, la femme a le droit de demander
le divorce. Ou plutôt, alors que l’homme avait le
droit de la répudier, la femme pouvait demander un divorce,
dans le cas où l’homme manquait gravement à
ses devoirs. (Là aussi, la nouvelle moudawana tente peu
à peu de rééquilibrer la balance). La femme
est l’élément négligeable du couple
et de la famille. Divorcée, elle ne peut garder ses enfants
si elle se remarie, car un enfant ne saurait être élevé
par un autre homme que son père. Père qui peut lui
être remarié, cela n’a pas d’importance.
Nous avons parlé ici plutôt des
femmes de la société rurale et traditionnelle du
Sud du Maroc. Mais même en ville, même à Casablanca,
sous des apparences plus affranchies, les Marocaines cherchent
à repousser les murs construits autour d’elles par
la tradition. Une femme ne peut pas habiter seule, c’est
impensable, et la veuve, même bien établie, même
par exemple cadre en entreprise, ira retourner vivre chez un membre
de la famille. Une femme seule dans la rue est considérée
comme un appel, une invitation ambulante.
Au Maroc les femmes ne se posent pas la question
du voile. Une fille est libre de faire comme elle veut –
si tant est qu’on soit libre face à la pression de
l’environnement – et nous avons vu certaines réunions
où deux filles en cheveux se perdaient au milieu de plusieurs
centaines de femmes. « En cheveux »… Jusqu’à
la deuxième guerre, chez nous, une femme « bien »
ne sortait pas « en cheveux », mais chapotée…
Et les européennes ont perdu leurs jupes longues avec les
usines de la première guerre, quand il fallait remplacer
les hommes prisonniers au travail.
La « question du voile » est une question française,
une question qui se pose en Europe, dans un pays de tradition
laïque. Au Maroc, elle n’a pas de sens. Le voile est
un choix. Les batailles des féministes se portent sur des
réalités beaucoup plus concrètes, beaucoup
plus essentielles, l’alphabétisation (si aujourd’hui
les filles sont scolarisées comme les garçons, il
y a vingt ans ce n’était pas le cas, et beaucoup
de femmes adultes sont illettrées) , le soutien financier
des femmes répudiées avant la nouvelle moudawana,
les prochaines avancées dans celle-ci (comme par exemple
le sort des enfants nés hors mariage et hors fiançailles,
petits bâtards sans nom, sans statut, sans clan auquel se
rattacher), la possibilité de travailler, d’améliorer
son sort.
On ne peut pas juger une société
traditionnelle à l’aune de notre modèle européen,
et il est sans doute long de comprendre quels sont là-bas
les espaces de libertés nécessaires et ceux qui
sont, au moins maintenant, superflus, tant le contexte est différent
du nôtre.
Mais la prochaine fois que vous vous arrêterez
dans un village, allez avec les femmes. Elles ne parlent pas français,
mais elles sauront, avec leurs yeux, leurs sourires et leurs rires,
vous dire bien des choses.
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